Depuis quelques jours, le débat autour de la Constitution occupe de nouveau la scène politique en République démocratique du Congo. Plusieurs proches du pouvoir évoquent ouvertement la possibilité de modifier la loi fondamentale de février 2006. Pourtant, pendant de nombreuses années, cette même Constitution était présentée comme un texte presque sacré par l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), aujourd’hui au pouvoir. À l’époque, défendre ce texte était considéré comme un combat pour la démocratie et pour l’alternance politique.
Il convient de rappeler que lorsque l’ancien président Joseph Kabila était accusé de vouloir prolonger son mandat au-delà des limites constitutionnelles, l’UDPS s’était placée en première ligne pour empêcher toute modification de la Constitution. Des manifestations avaient été organisées dans plusieurs villes du pays, et certains militants avaient même perdu la vie dans ce combat. Pour les dirigeants de ce parti, la Constitution de février 2006 représentait alors l’un des meilleurs textes juridiques que le pays ait connus depuis l’indépendance de la République démocratique du Congo en 1960.
Cependant, depuis le début du second mandat du président Félix Tshisekedi, le discours semble avoir évolué. Le chef de l’État a, à plusieurs reprises, critiqué certains aspects de la Constitution. Dans ses interventions publiques, il a laissé entendre que ce texte devrait être révisé afin de corriger ce qu’il considère comme des faiblesses institutionnelles, évoquant notamment une Constitution qui aurait été rédigée à l’étranger par des acteurs extérieurs.
Au sein de son camp politique, plusieurs responsables soutiennent désormais ouvertement l’idée d’un changement constitutionnel. Selon eux, une nouvelle architecture institutionnelle permettrait de mieux organiser le fonctionnement de l’État et d’améliorer la gouvernance.
Toutefois, pour une partie de l’opposition et pour certains observateurs, ce projet pourrait dissimuler une autre ambition : celle d’ouvrir la voie à une quatrième République qui permettrait au président de prolonger son maintien au pouvoir. Dans un pays où la question de l’alternance reste particulièrement sensible, ce débat suscite de nombreuses inquiétudes.
La guerre persistante dans l’est du pays, notamment face à la rébellion du Mouvement du 23 mars (M23), a partiellement relégué cette question au second plan. Mais plusieurs analystes estiment que sans cette crise sécuritaire, la question de la réforme constitutionnelle aurait déjà occupé une place encore plus centrale dans la vie politique nationale.
Dans ce climat politique tendu, une situation paradoxale semble émerger dans le débat public : certains responsables politiques ou citoyens qui rappellent simplement la nécessité de respecter la Constitution se retrouvent aujourd’hui vivement critiqués, voire accusés d’être des infiltrés.
Le cas récent du deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, en constitue une illustration. Lors d’un point de presse tenu à Kinshasa le mercredi 4 mars dernier, il a rappelé un principe simple : la Constitution doit être respectée. Une position qui, dans un État de droit, paraît pourtant tout à fait normale.
Malgré cela, sa déclaration a rapidement provoqué une vague de réactions hostiles de la part de certains partisans du président de la République et de figures proches du pouvoir.
Sur les réseaux sociaux et dans certains discours politiques, Modeste Bahati Lukwebo a été accusé d’être un infiltré ou même d’avoir des origines rwandaises. Dans le contexte actuel de la guerre dans l’est du pays, une telle accusation est particulièrement lourde de sens. Certains militants sont même allés jusqu’à réclamer sa destitution de ses fonctions au Sénat.
Cette situation soulève une question importante pour la démocratie congolaise : peut-on aujourd’hui défendre l’intangibilité de la Constitution sans être immédiatement suspecté d’hostilité envers le régime en place, même lorsqu’on occupe de hautes responsabilités au sein des institutions du pays ?
Plusieurs acteurs politiques rappellent pourtant que ce combat n’est pas nouveau dans l’histoire récente du pays. Des figures politiques comme Moïse Katumbi ou Vital Kamerhe avaient également défendu le respect de la Constitution lorsque cette question s’était posée sous le régime de Joseph Kabila. À l’époque, ces prises de position n’étaient pas perçues comme une trahison nationale, mais plutôt comme une défense légitime des principes républicains.
Le paradoxe actuel apparaît donc frappant : ce qui était hier considéré comme un acte de patriotisme est aujourd’hui interprété par certains comme une posture d’opposition politique.
Dans un tel contexte, le débat constitutionnel risque de devenir un terrain de confrontation permanente entre les différentes forces politiques du pays. Or, dans toute démocratie, la Constitution est censée constituer le socle qui protège les institutions et garantit l’équilibre des pouvoirs. Elle n’appartient ni à un président, ni à un parti politique, mais à l’ensemble de la nation.
La question posée aujourd’hui dépasse donc largement la polémique autour de Modeste Bahati Lukwebo. Elle touche au fonctionnement même de la démocratie congolaise : rappeler les principes de la Constitution peut-il être considéré comme une attaque contre le pouvoir ?
Dans une démocratie stable, la réponse devrait être évidente. Défendre la Constitution ne devrait jamais être un crime. Au contraire, c’est souvent le signe que les institutions disposent encore de citoyens et de responsables politiques prêts à protéger les fondements de la République plutôt que leurs intérêts personnels.
Charles Mapinduzi