La prise de position de dix-sept prêtres de l’archidiocèse de Kananga contre le récent message de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) sur le débat constitutionnel marque un tournant inédit dans les relations entre le clergé congolais et sa hiérarchie. En contestant publiquement la lecture des évêques, ces prêtres ont ouvert une séquence qui dépasse largement le débat sur la Constitution. Une question s’impose désormais : assiste-t-on à une simple divergence d’opinions ou aux premiers signes d’une fracture au sein de l’Église catholique congolaise ?
Le 19 juin dernier, la CENCO avait clairement estimé qu’il n’existait « ni urgence, ni nécessité, ni opportunité » de modifier la Constitution dans le contexte actuel. Pour les évêques, la priorité nationale demeure le retour de la paix dans l’Est du pays, la lutte contre la pauvreté et l’amélioration de la gouvernance. Leur message invitait les autorités à concentrer leurs efforts sur ces défis plutôt que d’ouvrir un débat institutionnel.
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Mais, contre toute attente, dix-sept prêtres de l’archidiocèse de Kananga ont publié une mise au point prenant leurs distances avec cette position. Selon eux, la déclaration de la CENCO n’a pas de caractère contraignant et ne peut empêcher un débat démocratique sur une éventuelle révision de la Constitution. Ils rappellent que l’article 218 de la Constitution prévoit lui-même les modalités de sa révision et affirment qu’un changement reste parfaitement légal dès lors que les procédures sont respectées. Ils vont même jusqu’à appeler la population à soutenir les actions du président de la République.
Cette sortie est inhabituelle. Dans l’organisation de l’Église catholique, les prêtres exercent leur ministère sous l’autorité de leur évêque. Les grandes prises de position nationales sont généralement portées par la CENCO, qui parle au nom de l’épiscopat congolais. Voir des prêtres contester publiquement un message signé notamment par leur propre archevêque constitue donc un fait rare.
La question qui se pose est alors de savoir si le pouvoir a réussi à fissurer l’unité de l’Église. Depuis plusieurs années, les relations entre les autorités congolaises et la CENCO sont régulièrement tendues. Les évêques ont souvent dénoncé les insuffisances de gouvernance, les irrégularités électorales ou encore les problèmes sécuritaires. À l’inverse, certains responsables politiques reprochent à l’Église de s’immiscer dans le débat politique.
Le climat s’est encore tendu ces dernières semaines. Après la déclaration de la CENCO, des manifestations de jeunes proches de l’UDPS ont visé plusieurs paroisses à Kananga pour dénoncer la position des évêques sur la Constitution. Quelques jours plus tard, la déclaration des dix-sept prêtres est venue alimenter les interrogations sur l’existence d’un courant favorable à la démarche du pouvoir à l’intérieur même du clergé.
Peut-on pour autant parler d’une Église divisée ? La prudence s’impose. Les dix-sept prêtres ne représentent ni l’ensemble du clergé de Kananga ni, encore moins, l’Église catholique congolaise. À ce stade, la position officielle reste celle de la CENCO, qui n’a ni retiré ni modifié sa déclaration. En droit canonique, seuls les évêques sont habilités à engager officiellement l’Église sur ce type de questions.
L’histoire montre d’ailleurs que des tensions internes ont déjà existé au sein de l’Église catholique congolaise. Sous le régime du maréchal Mobutu, certains membres du clergé étaient accusés d’être proches du pouvoir tandis que d’autres soutenaient ouvertement les combats pour la démocratie. Plus récemment, lors des crises électorales de 2006, 2011 ou 2018, des voix isolées au sein de l’Église se sont parfois démarquées de certaines orientations, sans toutefois remettre officiellement en cause les déclarations de la CENCO.
Cependant, la situation actuelle présente une particularité : il est exceptionnel qu’un groupe aussi important de prêtres signe collectivement un document contestant publiquement une déclaration de la conférence épiscopale sur une question politique majeure. C’est cette dimension collective qui rend cet épisode particulièrement sensible.
Au-delà de la polémique sur la Constitution, cette affaire révèle surtout que le débat politique congolais tend désormais à traverser les institutions traditionnellement perçues comme unies. L’Église catholique, longtemps considérée comme l’une des rares institutions capables de parler d’une seule voix sur les grandes questions nationales, se retrouve confrontée à des sensibilités qui semblent de plus en plus assumées.
Gilbert Ngonga
