Dans les ruelles poussiéreuses des quartiers périphériques comme dans les artères de la commune de Ngaliema, une nouvelle silhouette est devenue familière : celle de commerçants expatriés déambulant de parcelle en parcelle. Un phénomène qui illustre l’impuissance de l’État face à l’invasion d’un secteur pourtant légalement verrouillé.
L’ordonnance-loi de 1973 est pourtant sans équivoque : le petit commerce est l’apanage exclusif des nationaux. Mais sur le terrain, la réalité a pris une tournure agressive. Jadis tenanciers de magasins et boutiques dans lesquels ils pratiquaient déjà illégalement le détail, ces Indiens, Libanais et Pakistanais ont franchi une nouvelle étape : le porte-à-porte. Accompagnés de facilitateurs congolais — souvent des jeunes attirés par une modique commission — ils s’invitent dans l’intimité des foyers pour prêter des ustensiles de cuisine, téléphones, ordinateurs et autres biens de la maison.
L’effet d’annonce de Daniel Mukoko Samba, un espoir déçu ?
Il y a un an, le 15 avril 2025, un vent d’optimisme avait pourtant soufflé sur le secteur. Lors d’un briefing presse, le Vice-Premier Ministre, Ministre de l’Économie nationale, Daniel Mukoko Samba, avait promis de siffler la fin de la récréation :
« La loi est claire : les petits commerces sont exclusivement réservés aux Congolais. Il y a eu une dérogation, mais elle arrive à expiration en novembre de cette année. Je n’ai pas l’intention de la proroger. Nous ne voulons pas seulement mettre fin à la dérogation, nous voulons réécrire un cadre légal clair, applicable à tous, sans passe-droit. »
Pourtant, en ce mois d’avril 2026, rien n’a été fait concrètement. Le constat est amer : l’expiration de la dérogation en novembre dernier n’a déclenché aucune action de terrain. Au contraire, le commerce de détail s’est « informalisé » davantage, rendant les contrôles presque impossibles.
Témoignages de Kinois : Entre soulagement précaire et usure silencieuse
À Ngaliema, le dilemme est total. Le « crédit de proximité » proposé par ces réseaux dépanne les familles autant qu’il les asphyxie.
Maman Bijou (Binza Delvaux) :
« Ils sont passés avec des congélateurs. On donne un acompte et on paie un peu chaque jour. Mais au calcul final, le prix est presque le double de celui pratiqué en ville ! C’est de l’esclavage masqué, mais où trouver 400 dollars cash ? »
Papa Sylvain (Camp Luka) :
« Mes enfants voulaient un « Home Cinéma ». On paie 20 000 francs congolais par semaine. C’est exorbitant, mais c’est la seule façon pour un pauvre d’équiper sa maison. L’État nous a oubliés. »
Sarah (Malueka) :
« Ils proposent des ordinateurs sans aucune garantie. Si l’appareil tombe en panne le deuxième mois, vous devez quand même payer jusqu’au bout. On sait que c’est illégal, mais ils viennent vers nous. »
Maître Jean-Pierre (Jolie Parc) :
« Ils entrent dans les parcelles avec des piles d’assiettes. Ils visent surtout les épouses. On paie trois fois la valeur réelle. On voit ces commerçants circuler librement, sans être inquiétés par les inspecteurs. »
Gloire (UPN) :
« Le coût est exorbitant, mais « que faire ? » C’est le système du cercueil payé à crédit. Le drame, c’est que ce sont des Congolais qui les introduisent dans nos maisons pour une petite commission. »
Un système de survie au détriment de la loi
Récemment, l’un d’eux, accompagné d’un jeune Congolais, a tenté sa chance dans une parcelle de la place. Il a été reçu par une fin de non-recevoir musclée :
« Je l’ai grondé et renvoyé après un rappel succinct de la loi de 1973 », témoigne un habitant. Mais tous n’ont pas cette force de résistance.
Ce « porte-à-porte » prospère sur l’absence de crédit à la consommation pour les nationaux. En proposant des paiements échelonnés, ces réseaux capturent une clientèle précaire.
Entre la loi qui reste un texte de papier et la réalité d’une économie de rue dominée par des intérêts extérieurs, le petit commerçant congolais attend toujours que la volonté politique se transforme en actes. En attendant, le colportage continue sous l’œil impuissant, ou complice, de l’État.
Guyvenant Misenge