Dans le tumulte d’une capitale qui n’en finit pas de se réinventer à la hâte, Kinshasa s’érige en théâtre d’un drame à la fois silencieux et retentissant. Les bulldozers de l’État, lancés dans une croisade contre ce que l’on appelle, avec une désinvolture technocratique, les « constructions anarchiques », ne se contentent pas d’abattre des murs de briques et de tôles. Ils renversent des vies entières, réduisent à néant des espérances patiemment bâties et, pire encore, plongent dans le désarroi une population qui n’est pas toujours responsable de la faute originelle.
Derrière chaque maison ainsi fauchée par la rigueur de la pelleteuse, il y a des familles, des enfants, des travailleurs modestes qui avaient cru trouver refuge sous un toit, même fragile. Et ce toit, souvent, n’avait pas été obtenu gratuitement : il avait été négocié, payé, assorti de ce que l’on appelle une « garantie locative ». Or, au moment même où le béton s’effondre, cette garantie disparaît dans les poches d’un bailleur incapable de restituer les sommes perçues — parfois introuvable lui-même. Le locataire, devenu soudain vagabond, n’a plus ni logement ni restitution de sa garantie locative. Il se voit ainsi doublement spolié : par l’imprévoyance de l’État et par la fuite du propriétaire.
La logique voudrait pourtant que l’autorité publique, en toute cohérence, ne se contente pas de trancher dans la pierre, mais qu’elle se dote de mécanismes de régulation à la mesure des drames sociaux qu’elle provoque. Car l’argument selon lequel ces habitations seraient illégales, aussi recevable soit-il dans l’abstrait, ne saurait suffire à exonérer l’État de sa responsabilité envers ses citoyens. Le droit, s’il est véritable droit, ne se borne pas à punir : il prévoit, il encadre, il protège. L’absence de préavis raisonnable, l’absence d’une politique claire de compensation pour les locataires lésés, l’absence même d’un registre fiable permettant d’identifier et de tenir responsables les bailleurs frauduleux : tout cela transforme une mesure censée incarner l’ordre urbain en une sentence de mort sociale pour les plus vulnérables.
N’est-il pas paradoxal, en effet, que l’État, censé être garant du bien-être collectif, agisse parfois comme si la population était un ennemi à discipliner plutôt qu’une communauté à protéger ? En jetant à la rue, sans transition, des familles entières, il fragilise davantage un tissu social déjà mis à rude épreuve par la précarité, le chômage et l’inflation. La démolition matérielle devient ainsi le miroir d’une démolition morale : celle de la confiance entre gouvernants et gouvernés.
Certes, l’on peut soutenir que l’État a le devoir d’assainir la ville et de rétablir une certaine rationalité dans l’occupation des sols. Mais à ce devoir urbanistique doit correspondre un autre devoir, non moins impérieux : celui d’humaniser l’action publique. Or, dans la brutalité des démolitions sans alternatives, c’est une violence symbolique qui s’ajoute à la violence physique, une négation des droits élémentaires de ceux qui, déjà, n’avaient que peu.
Ce qui est en jeu dépasse la simple question des maisons dites anarchiques. C’est la manière même dont une nation se conçoit. Une cité qui détruit sans prévenir, un État qui tranche sans compenser, ne construit pas l’avenir : il l’érode, pierre après pierre, cœur après cœur. Car l’ordre qui ne prend pas en compte la justice sociale n’est qu’un désordre maquillé de légitimité.
Kinshasa, immense mégapole d’espérances contrariées, mérite mieux que d’être gérée comme une friche où la loi du plus fort, fût-ce celle de l’État, écrase le faible. Elle mérite une gouvernance éclairée, soucieuse non seulement d’aligner les artères de la ville, mais aussi de préserver la dignité de ses habitants. Faute de quoi, chaque maison abattue ne sera pas seulement une anomalie urbanistique corrigée : elle deviendra le tombeau d’un fragment de confiance entre la population et son État.
Hénoch El Nova