Le procès contre l’ex-président continue de faire couler beaucoup d’encre. Poursuivi pour ses connivences présumées avec le M23, groupe armé actif au Nord et au Sud-Kivu, Joseph Kabila est en passe de passer du statut honorable d’ancien chef de l’État à celui de paria politique aux origines contestées, accusé d’avoir espionné la RDC pendant plus de 18 ans. En moins d’un mois d’une procédure judiciaire très médiatisée, la Haute Cour a servi aux Congolais trois lectures : le pénal, le politique et l’identitaire.
Le procès pénal
Après avoir annoncé son retour au pays par Goma, à l’issue d’une année d’exil, Joseph Kabila a aussitôt été visé par une procédure judiciaire aux allures de flagrance. En si peu de temps, en marge des voies prévues par les lois congolaises, la justice a obtenu du Sénat la levée des immunités de ce sénateur à vie.
Accusé d’être le véritable commanditaire d’une rébellion déstabilisatrice dans l’Est, Kabila devrait ainsi être poursuivi à l’instar d’autres acteurs déjà arrêtés dans le même dossier.
Pour étayer sa démarche, la Cour a énuméré plusieurs griefs, lourds de conséquences, dont serait auteur l’ancien chef d’État : trahison pour avoir collaboré avec le Rwanda, pays qualifié d’agresseur ; crimes de guerre et crimes contre l’humanité, en lien avec des massacres supposés de civils ; participation à un mouvement insurrectionnel ; homicides intentionnels par balles ; apologie de la violence ; viols et tortures ; déportation de populations civiles ; occupation militaire d’entités congolaises ; soutien à l’AFC, etc.
Pour l’opinion congolaise, qui voit pour la première fois un ancien président encore en vie traîné devant les juridictions pour de tels faits, ce procès devait révéler le degré d’implication du prédécesseur de Félix Tshisekedi. Si les responsabilités étaient établies, Joseph Kabila devrait être condamné conformément aux lois de la République. À ce stade, le procès avait donc une connotation clairement pénale.
Du pénal au politique
Cependant, très vite, la démarche judiciaire qui se voulait pénale a pris les allures d’un règlement de comptes. Les poursuites contre l’ex-chef d’État ont été engagées alors qu’au même moment, à Doha, le régime de Kinshasa venait de donner son approbation pour des négociations directes avec le M23, dont Kabila est accusé d’être le commandant en chef.
Dans une déclaration de principes signée le 19 juillet à Doha, le gouvernement a même convenu avec la rébellion de suspendre toutes les démarches judiciaires engagées contre les acteurs soupçonnés d’accointances avec le M23. Pourtant, cela n’a pas empêché les autorités congolaises d’accélérer la procédure contre le sénateur à vie.
Ce décalage entre les discours officiels et les faits sur le terrain a semé le doute. Aux médias, Kinshasa affirme que Kabila est l’architecte de la déstabilisation menée par le M23, alors que dans les pourparlers au Qatar, son rôle n’a jamais été évoqué.
Nombre d’observateurs en concluent que ce procès est avant tout politique. Le régime Tshisekedi, qui redoute toujours l’influence de l’ancien président radicalisé dans l’opposition, chercherait à l’anéantir pour ne conserver que des adversaires plus faciles à maîtriser.
Kabila, qui a dirigé le pays pendant 18 ans, connaît mieux que quiconque les rouages du pouvoir. Il demeure le seul capable de créer de véritables ennuis au régime en place. Félix Tshisekedi, en le neutralisant par un procès sous couvert pénal, préparerait le terrain pour l’après-2028, marqué par l’incertitude entre une éventuelle modification de la Constitution et la persistance de la menace sécuritaire à l’Est.
Un procès identitaire
Alors que beaucoup s’attendaient à des preuves irréfutables contre l’ancien dirigeant, les avocats de la République se sont livrés à des démonstrations hasardeuses. Des accusations fortuites, parfois sans fondement, ont été présentées à la Cour sans convaincre l’opinion publique.
Lors des plaidoiries du jeudi 21 août, le procès a pris une tournure inattendue : les avocats de la partie civile ont tenté de prouver que Kabila n’est ni le fils de Laurent-Désiré Kabila et de Sifa Mahanya, ni même Congolais de souche.
Ainsi, d’un procès pénal, on est passé à un procès identitaire, visant à renier à Kabila ses origines, sans aucun test ADN ni désaveu formel de Sifa Mahanya, veuve de l’ancien président et toujours en vie.
Pour ses partisans, la démarche est « diffamatoire, discriminatoire et dangereuse ». Elle nourrirait un clivage Est-Ouest, laissant croire que les habitants de l’Est seraient des « Rwandais ».
Afin d’éviter les soupçons et crédibiliser la procédure, le procès devrait se concentrer uniquement sur l’aspect pénal, avec des preuves irréfutables du rôle de Kabila. Autrement, comme de nombreux internautes le craignent déjà, il risque de tourner en une parodie judiciaire, sacrifiant l’État de droit tant prôné.
Charles Mapinduzi