Chaque matin, le scénario est quasi identique dans les bus de transport en commun de Kinshasa. Au milieu de la cohue et du vacarme de la capitale, une voix s’élève, souvent là devant, transformant l’espace exigu du véhicule en une tribune improvisée. Ce sont les « pasteurs de bus », des prédicateurs qui, le temps d’un trajet, mènent prières, exhortations et collectes de fonds. Une pratique bien ancrée dans le quotidien kinois, mais qui commence à irriter certains passagers.
Dès les premières lueurs du jour, alors que les Kinois se pressent pour rejoindre leurs lieux de travail ou d’études, ces prédicateurs se fondent dans la masse des usagers. Une fois le bus en mouvement, ils prennent l’initiative. Louanges vibrantes, prières ferventes pour un voyage sûr, exhortations à la repentance ou à la persévérance… le répertoire est varié. L’objectif, disent-ils, est d’apporter la parole de Dieu et un moment de spiritualité aux voyageurs avant qu’ils n’entament leur journée.
De la prière à la quête : quand la foi rime avec finances
Cependant, au-delà de l’aspect spirituel, la particularité de ces mini-cultes réside dans la phase de collecte d’offrandes. Après les moments de prière et d’édification, le ton change. Les requêtes financières affluent : pour les orphelins, la construction d’églises en difficulté, le financement d’études pour des jeunes défavorisés, ou encore pour soutenir des initiatives humanitaires. Les prédicateurs justifient ces collectes par la nécessité d’œuvrer pour des causes nobles et de « semer » pour recevoir les bénédictions divines.
Un chapeau, un sac ou même une main tendue circule alors de rangée en rangée. Certains passagers donnent quelques francs congolais, d’autres glissent un billet, tandis que beaucoup s’abstiennent, préférant ignorer la sollicitation ou se montrant visiblement mal à l’aise.
Ferveur contre fatigue : l’agacement monte chez les usagers
Si, pour certains Kinois, cette pratique est une expression normale de la ferveur religieuse qui caractérise le pays, pour d’autres, la répétition quotidienne de ces scènes devient une source de lassitude, voire d’agacement.
« Chaque matin, c’est la même chose », lâche Sarah,
étudiante en droit, le visage fermé.
« Je suis fatiguée, je veux juste un peu de calme pour penser à mes cours. Mais on est obligés d’écouter des prêches, puis ils demandent de l’argent. C’est trop, surtout quand on sait que beaucoup d’entre nous n’ont pas grand-chose. »
Jean-Pierre, chauffeur de taxi-bus occasionnel, partage ce sentiment.
« Parfois, ça va. Mais quand ils ne cessent pas de parler, ça devient un problème. Et la quête, c’est souvent forcé. Les gens n’osent pas refuser de peur d’être mal vus. »
L’aspect répétitif et le passage quasi systématique à la quête sont les points de discorde majeurs. Nombreux sont ceux qui perçoivent une forme de pression, voire de harcèlement, dans cette sollicitation quotidienne. La ligne est parfois mince entre liberté d’expression religieuse et intrusion dans l’espace personnel d’autrui, surtout dans un contexte de précarité économique où chaque franc compte.
Un phénomène qui interroge
Le phénomène des « pasteurs de bus » soulève plusieurs questions : est-ce une manifestation spontanée de la foi ou une organisation plus structurée ? Quelle est la légitimité de ces collectes et la traçabilité des fonds ? Et surtout, comment concilier la liberté de culte avec le droit des usagers à un transport en commun paisible et sans contrainte ?
Pour l’heure, les autorités semblent tolérer cette pratique, devenue une composante familière du paysage urbain kinois. Mais face à l’exaspération croissante d’une partie des voyageurs, la question de sa régulation pourrait bien finir par se poser. En attendant, les pasteurs de bus continueront d’animer les trajets matinaux, laissant aux Kinois le choix entre la prière, l’offrande… ou une patience à toute épreuve.
Guyvanant Misenge