La situation sécuritaire à l’Est de la République Démocratique du Congo reste marquée par la présence des éléments du M23, et c’est depuis quatre ans que l’armée congolaise peine à se défaire de ce groupe armé soutenu par le Rwanda. Dans le débat public congolais, les difficultés militaires rencontrées par les troupes congolaises sont souvent expliquées par des accusations de trahison au sein du commandement. Cette lecture existe, mais elle ne permet pas de comprendre en profondeur la situation actuelle.
Des échanges avec des spécialistes sur des questions militaires montrent que le problème principal serait plutôt un décalage entre la manière dont la guerre est menée aujourd’hui et les capacités réelles de l’armée congolaise à y faire face. Cette analyse s’appuie notamment sur des éléments partagés par l’historien et analyste Benjamin Babunga, à la suite d’un échange approfondi avec un expert militaire et ancien membre des forces armées.
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La guerre du XXIᵉ siècle combine plusieurs éléments : l’usage massif des drones, le brouillage et les contre-mesures électroniques, les munitions guidées, ainsi que des tactiques d’infanterie basées sur des unités légères et très mobiles. Ces unités opèrent souvent à petite échelle, ce qui facilite les infiltrations et les manœuvres rapides. En comparaison, les FARDC continuent largement à s’appuyer sur des unités lourdes, organisées à des niveaux élevés comme les bataillons, les régiments ou les brigades. Ce type d’organisation est plus lent, plus visible et plus difficile à manœuvrer face à un adversaire mobile et technologiquement équipé.
Un autre facteur important concerne la formation et le parcours des officiers supérieurs. Plusieurs généraux ont accédé à leurs fonctions sans avoir suivi une formation complète adaptée aux nouvelles réalités du combat. Cela rend plus difficile la compréhension et l’intégration des outils modernes de guerre, comme la guerre électronique ou l’usage coordonné des drones et de l’artillerie de précision. Cette limite n’est pas liée à une intention de nuire, mais à un déficit de préparation face à des méthodes de combat qui ont profondément évolué.
La question de l’acquisition du matériel militaire constitue également un point sensible. Les achats d’armes et d’équipements sont parfois confiés à des acteurs sans expertise militaire suffisante, avec une implication limitée des services logistiques spécialisés des FARDC et du ministère de la Défense. Cette situation conduit à des problèmes récurrents : matériels inadaptés au terrain, équipements vieillissants ou périmés, et coûts excessifs. Sur le terrain, ces dysfonctionnements ont eu des conséquences directes sur la protection des soldats et sur l’efficacité globale des opérations militaires.
En parallèle, l’AFC/M23 semble avoir préparé ses offensives de manière progressive et structurée. Le mouvement a pris le temps de former un grand nombre de combattants, de constituer des stocks, de sécuriser sa logistique et d’acquérir des moyens technologiques adaptés, notamment des drones capables de frapper les convois de ravitaillement. En neutralisant la logistique adverse, il a affaibli les positions des FARDC avant même les combats directs, rendant certaines batailles difficiles à soutenir dans la durée.
Enfin, l’usage combiné des drones, de l’artillerie guidée, des systèmes de défense anti-aérienne et du brouillage des communications donne un avantage opérationnel clair à l’AFC/M23. Les FARDC disposent encore d’un nombre limité de moyens de communication sécurisés, ce qui réduit leur coordination et l’efficacité de leurs forces terrestres et aériennes. Dans ce contexte, les revers militaires observés apparaissent moins comme le résultat d’une trahison que comme la conséquence de faiblesses structurelles, technologiques et organisationnelles, telles qu’analysées par Benjamin Babunga à partir de ces échanges. Ainsi, comprendre ces réalités permet d’ouvrir un débat plus utile sur la réforme, la modernisation et l’adaptation de l’armée congolaise aux formes actuelles de la guerre.
Jean Ngaviro
