Le retour de l’ancien chef de l’État congolais Joseph Kabila à Goma continue de susciter toutes sortes de spéculations. Pour l’instant, il est difficile de déterminer avec certitude le rôle que joue le sénateur à vie dans cette partie du pays, tant il avance à pas feutrés. Ni l’opinion publique ni le régime de Kinshasa ne semblent capables de prédire les intentions réelles de ce retour aussi inattendu que stratégique.
Joseph Kabila, chef rebelle ?
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Est-il à Goma pour prendre la tête du M23, cette rébellion qu’il avait pourtant combattue entre 2012 et 2013, mais qui est réapparue depuis fin 2021 ? Mystère. Une frange de l’opinion publique le croit. Elle s’appuie notamment sur une déclaration récente de l’ancien président, dans un discours prononcé le jeudi 23 mai, où il a promis de « jouer sa partition » pour mettre fin à ce qu’il qualifie de « tyrannie fatshiste ».
Bien qu’il n’ait pas précisé les moyens qu’il compte utiliser, certains analystes évoquent l’hypothèse d’une opposition armée. Selon eux, dans un contexte où les prochaines élections ne sont prévues qu’en 2028, Kabila pourrait envisager une alternative à la voie électorale pour renverser le régime actuel.
La déclaration de Kikaya bin Karubi, son conseiller diplomatique, semble appuyer cette thèse :
« Le président Kabila, il l’a dit dans son discours, est prêt à travailler avec quiconque aime passionnément le Congo. Alors si l’AFC-M23 prouve qu’elle aime passionnément le Congo, comme le président Kabila le souhaite, pourquoi pas [ne pas prendre sa tête, ndlr] ? L’AFC-M23 veut mettre fin à la dictature, et c’est une des premières conditions pour que la situation redevienne normale en RDC. »
Un acteur de paix ?
Alors que beaucoup redoutaient que son retour par Goma rime avec une reprise des hostilités, cela ne s’est, jusqu’ici, pas concrétisé. Même si le M23 a continué sa progression dans le Walikale, Joseph Kabila ne s’est pas affiché en chef de guerre, contrairement aux craintes.
Dans son discours du 23 mai, bien qu’hostile au pouvoir de Félix Tshisekedi, il a affirmé vouloir contribuer au retour de la paix, sans toutefois préciser les modalités de son action.
Est-ce donc en pacifiste que Kabila est arrivé à Goma ?
D’après sa cellule de communication,
« La rencontre a porté sur la crise que traverse le pays et les pistes de solution pour y mettre fin. Le président honoraire s’est réjoui de revenir à Goma après plusieurs années, aa réaffirmé son engagement envers la paix, la stabilité et l’unité nationale, et a appelé à une mobilisation collective pour restaurer la sécurité sur l’ensemble du territoire. »
Le même message a été relayé par les pasteurs locaux, qui affirment que Kabila s’est présenté à eux comme un homme de paix.
« Joseph Kabila a exprimé son souhait de voir la paix revenir dans l’Est et dans tout le pays. Il souhaite la restauration de la paix, de la cohésion nationale et du vivre-ensemble », a déclaré le pasteur Joël Amurani, président de la plateforme des confessions religieuses du Nord-Kivu.
Kabila, le médiateur ?
Accusé par Kinshasa d’être le véritable commanditaire de l’AFC, Joseph Kabila cherche-t-il à sauver son honneur en brouillant les pistes ? Certains observateurs estiment que son retour ne s’inscrit pas nécessairement dans une logique de conquête du pouvoir par la force.
En annonçant sa volonté de « jouer sa partition », l’ancien président pourrait envisager de suivre l’exemple des leaders religieux dans une démarche politique et diplomatique.
Dans son discours, il a plaidé pour un dialogue social inclusif entre acteurs congolais. Depuis son arrivée à Goma, il a entamé des consultations avec les forces politiques et sociales locales afin de proposer des pistes de sortie de crise.
Des sources non confirmées évoquent même un déplacement prochain vers le Kenya, la Tanzanie, puis l’Afrique du Sud, pour rencontrer les responsables de la CENCO et de l’ECC autour d’une éventuelle médiation.
Dans cette optique, le sénateur à vie semble vouloir jouer le rôle de médiateur, alors que Kinshasa peine à rétablir son autorité sur l’ensemble du territoire. D’ailleurs, malgré les accusations du régime, les représentants religieux l’ont publiquement invité à user de ses bons offices pour ramener la paix :
« Nous lui avons dit qu’il devait jouer le rôle d’arbitre pour que la paix revienne. Pendant 18 ans, il a abattu un travail de titan pour unifier ce pays. Il peut encore s’impliquer pour que la paix revienne », ont-ils souligné.
Repositionnement stratégique
Qu’il ait choisi de prendre la tête de la rébellion, qu’il soit revenu en pacifiste ou qu’il joue le rôle de médiateur, une chose est certaine : Joseph Kabila cherche à tirer son épingle du jeu.
Alors que la situation politique, sécuritaire et économique du pays est désastreuse, et que le régime Tshisekedi semble incapable de redresser la barre, l’ancien président, longtemps resté à l’écart, semble bien décidé à reprendre la main.
Conscient de l’incertitude qui plane sur l’avenir du pays, il sort de l’ombre pour tenter de peser de nouveau, à la fois sur l’échiquier national et international.
Son retour à Goma est d’ores et déjà perçu comme un coup de pression sur son successeur. Ce dernier, dans une démarche précipitée, a tenté de lever les immunités parlementaires de Kabila — une procédure contestée, susceptible d’ouvrir la voie à des poursuites judiciaires et à la saisie de ses biens.
En s’exposant publiquement, le « raïs » espère sans doute dissuader le pouvoir en place de le neutraliser politiquement. Car il est évident qu’un tel bras de fer, dans le contexte actuel, pourrait entraîner des conséquences imprévisibles pour l’avenir de la RDC.
Charles Mapinduzi
